Suite à notre article “Design circulaire, la conception de demain ?” nous avons pris contact avec un des créateurs de Fil & Fab. Théo Desprez, designer d’écosystème, nous a accordé une interview. Il nous en dit plus sur ce projet mais également sur l’économie circulaire et la place du design.

Comment Fil & Fab a vu le jour ?

La petite histoire c’est qu’au départ, Fil & Fab est un projet étudiant, on a commencé en septembre 2015. C’était vraiment parti d’une démarche expérimentale. Quand nous avons des filets de pêche sur le port de Brest, on s’est posé des questions. Pourquoi ça restait sur les ports ? Est-ce qu’il y avait des choses qui étaient faites avec les filets de pêche ? Est-ce que nous localement, on pourrait essayer de recycler du plastique qu’on pourrait refondre ?

On s’est rendu compte qu’il n’y avait pas grand chose de fait en France, même quasiment rien, à part que les fils sont envoyés à l’étranger ou même enfouis ou incinérés. C’est quand même dommage, en Bretagne, même à Brest, il y a beaucoup de pêcheurs. Nous à notre échelle on va essayer de faire des petites choses pour montrer que les filets de pêche peuvent être revalorisés en nouvelle matière.

Il y a 4-5 ans, nous n’avions pas du tout l’idée de créer un boite mais de montrer des choses possibles avec la matière. En tant que designer, justement, comment nous allions interagir avec le design et la revalorisation d’un déchet.

Au début, c’était une phase expérimentale, on récupérait de la matière auprès d’un pêcheur à Brest, on a cherché à tester la matière pour voir comment elle réagissait et ce que nous pouvions en faire. À partir de 2016, nous avons travaillé plusieurs mois sur des tests de matière. Nous avons réalisés des feutrine, des plaques, des refontes dans des moules.

Ensuite, nous avons cherché à savoir : qui sont ces personnes qui travaillent cette matière première ? Comment sont organisées les filières dans le domaine maritime et de la pêche ?

C’est comme ça que nous avons créé la première filière de recyclage de filet de pêche en France.

En tant que designer, nous nous sommes rendu compte que nous avions moins le temps de travailler avec un objet fini, ce que nous voulions au départ. Nous n’avions pas la matière première, nous manquions de moyens et d’investissements trop lourds à l’époque pour transformer les fils. On a décidé de travailler avec des industriels, des régénérateurs de matière, mais nous n’avons eu que des refus. On savait que la matière était intéressante. Nous avions réussi à faire des choses pertinentes avec peu de matière alors : comment faire pour passer de quelques kilos à plusieurs centaines de kilos voir plusieurs tonnes ?

Après avoir beaucoup évolué sur le domaine de la filière, nous nous sommes lancé dans la régénération et nous avons pris les choses en main. Si personne ne veut le faire, nous allons le faire nous même. On a donc évolué sur la partie industrielle de recyclage du plastique jusqu’à aujourd’hui. Nous avons maintenant notre propre recette, notre propre méthode et bientôt notre propre ligne de production de matière première.

Matière première créée par Fil & Fab à partir des filets de pêche : des granulés

Vous avez donc votre propre usine maintenant ?

Nous sommes en train de l’implanter en Bretagne. Une première machine devait arriver il y a quelques semaines mais cela a été retardé avec le confinement. En 2019, nous avons vraiment travaillé sur le process industriel, sur comment on passe du gros filet vrac à la réduction de volume à la régénération. Nous sommes en ce moment sur des dossiers d’investissement pour des machines pour l’année prochaine.

Devenir industriel nous permet aujourd’hui de sensibiliser et de vendre cette matière à des entreprises. Elles peuvent alors intégrer du plastique recyclé dans leur produit. Nos premiers marchés sont la lunetterie solaire et optique, l’horlogerie et quelques pistes dans le sport nautique ainsi que des secteurs plus techniques.

Qu’est-ce que l’économie circulaire pour vous ?

L’économie circulaire c’est créer une nouvelle ressource à partir d’un déchet qui n’a pas de vie afin d’apporter du positif. Après, pour moi, ce qui est intéressant, ce sont tous les métiers qui sont mis en synergie, il y a beaucoup de compétences différentes à regrouper, cela rassemble de nombreux métiers et d’entreprises.

Nous sommes totalement dans cette démarche puisque notre but est de créer une ressource à partir d’un déchet. Cela fait partie de nos valeurs.

Filets de pêche entreposés sur un port de pêche.

Pour vous quelle place à le design dans l’économie circulaire ?

Nous ça a un peu évolué, même si nous sommes 3 designers chez Fil & Fab, nous avons chacun notre vision des choses, notre influence. A titre personnel, ce que je trouve intéressant dans le design c’est qu’on embarque beaucoup de gens. C’est un projet qui demandait une filière, des métiers. Rien que dans le domaine maritime, il y a beaucoup d’intervenants. C’est donc : comment placer toutes ces personnes sur un projet qui partait d’un constat sur un quai de Brest il y a quelques années.

Pour moi, là où le design est hyper intéressant, c’est qu’aujourd’hui je me place plus comme un designer d’écosystème. C’est-à-dire qu’on conçoit des écosystèmes sur un territoire, on va chercher des savoir-faire, des ressources. Cela rassemble beaucoup de monde. Le designer a donc sa place dans le sens où il doit intégrer beaucoup de données, de savoir-faire. Par exemple, nous travaillons avec ESAT, des collecteurs, des gestionnaires de port. En tant que designer c’est savoir comment on arrive à relier ces connexions pour créer une nouvelle matière première. En ce moment nous travaillons avec la Normandie, c’est pareil. Nous sommes en train de créer un nouveau écosystème, les métiers sont similaires mais ce ne sont pas les mêmes personnes, pas les mêmes entreprises. C’est ça qui est intéressant.

Avec Fil & Fab, nous avons apporté une vision un peu différente de la régénération industrielle type. Aujourd’hui on travaille également une manière de communiquer, une histoire autour d’un déchet qui était oublié et inexploité. En tant que designer, avec Fil & Fab, nous avons été créateur de rupture sur le territoire. On a remis en question des choses acquises. On ne s’est pas demandé si cela allait marche, dans tous les cas on le fait. En créant ces ruptures, on a justement apporté des solutions au territoire dans la gestion des déchets et dans la valorisation des métiers de la pêche.

équipe de Fil & Fab

L’équipe de Fil & Fab : Thibaut, Théo et Yann (de gauche à droite)

Avec ce projet et notre expérience, je pense que le design a évolué entre nous 3. Je pense aussi que si nous n’avions pas été designer, nous n’aurions pas vu la matière de la même manière. Nous n’aurions surement pas été autant capable de nous ouvrir et de s’adapter aux différents métiers auxquels nous avons été confronté. Notre manière de communiquer avec les personnes est aussi importante pour le bon déroulement du projet.

Merci Théo pour le temps que tu nous as accordé et pour ce retour d’expérience.
Bon vent dans tes projets !

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